Dès lors que les dernières notes du Grand Prix tout nouvellement couronné ont retenti et que la pompe cuivrée des impétueuses trompettes du Te Deum de Charpentier ont signifié la fin de la transmission en Eurovision, il s’instille immanquablement en chacun des fans du Concours les premiers symptômes de la dépression post-eurovisuelle, une sorte d’illustration moderne de l’expression latine de Galien « Post coitum omne animalius triste est » (après le sexe, tous les animaux sont tristes).
Et je ne parle pas là des jambonnages qui, en coulisses, émaillent la semaine eurovisuelle à un point tel que le Concours fait figure, dans certains milieux, de baisodrome mondain où l’on fornique à couilles rabattues…
Après la frénésie quasi-sexuelle de la présentation des vingt-cinq chansons finalistes, après la montée en puissance de l’annonce des points et après l’acmé de la proclamation du vainqueur, tout retombe…
Joie ou frustration à l’égard du grand gagnant, et une certaine tristesse à l’idée qu’il va falloir attendre quasiment un an pour retrouver cette ambiance de concours…
Dépression que certains transforment illico en déferlement de bonheur car leur chouchou a décroché la timbale, ou de haine car leur représentant a lamentablement cagué dans la colle, se perdant dans les tréfonds du classement final.
Je ne vous le cacherai pas plus avant, je suis assez amer depuis samedi soir, suite aux résultats du 70ème Concours de l’Eurovision. Amer à l’encontre de certains résultats, que ce soient ceux de la représentante française, ou de ceux d’autres concurrents.
Je dois coucher ça sur le papier numérique, et j’ai pris quelques moments de réflexion et de recul, pour éviter l’écueil de la réaction à chaud, rarement utile et encore moins salutaire dans ce genre de situation.
Mes pensées vont évidemment, et en premier, vers Monroe, notre représentante, dont on attendait beaucoup, poussé en cela par les médias, et la fièvre eurofanique. Je suis très déçu du résultat final, onzième, alors que les bookmakers l’avaient vue deuxième, avant de la rétrograder cruellement.
Mais loin de celles et ceux qui jettent le bébé avec l’eau du bain, et clament à qui veut bien l’entendre que l’Europe ne nous aime pas, que les européens ont de la merde dans les oreilles et qu’il est impératif que la France se retire de la compétition, je serai plus modéré.
Onzième, c’est certes décevant au vu de la prestation, tout en punch de Monroe qui, à mes yeux, a donné tout ce qu’elle avait samedi soir. Mais c’est quand même un presque top 10, un score que la France a du mal à accrocher ces dernières années. Onzième, ça veut dire qu’il y a quatorze candidats derrière elle, que les jurys et les téléspectateurs européens ont trouvé moins bons que Monroe.
Ça veut aussi dire que les jurys professionnels l’ont trouvé excellente (ils ont classé la France quatrième), mais que les téléspectateurs n’ont pas du tout aimé la chanson (dix-huitième, ça veut bien dire ce que ça veut dire).
Alors, arrêtons de spéculer, nous avions une bonne chanson, bien interprétée en live, mais qui n’a pas plu au grand public. Point barre. Il faut arriver à s’extirper de la gangue qui veut que la France doive présenter à l’Eurovision des ballades traditionnelles. Marie Myriam a gagné il y aura cinquante ans l’année prochaine ; les goûts européens ont évolué depuis, ce dont on ne se rend pas forcément compte.
J’en veux aussi un peu aux médias qui font monter la mayonnaise à chaque fois que la France se trouve parmi les favoris des bookmakers. Ah évidemment, ça fait vendre du papier, ça fait de l’audience, mais ça crée également un sentiment de frustration pas toujours justifié lorsque les résultats tombent.
On a fait mousser les candidatures de La Zarra et de Bilal Hassani, dont les chansons n’étaient pas particulièrement excellentes. Et on les a dézingués sans retenue une fois les votes révélés. Un peu plus de retenue et de modestie ne seraient pas les malvenues, même si le chauvinisme est une religion d’état dans l’Hexagone.
C’est le jeu, me direz-vous. Certes, mais n’oublions jamais que la France est un pays qui a toujours regardé l’Eurovision comme un événement décalé, poussiéreux, ringard et obsolète ; la position des médias dans les années 80 et 90 a profondément et durablement écorné l’image du concours dans notre pays. Le niveau abyssal des sélections françaises télévisées des années 80 n’a au surplus pas arrangé les choses ; les brèves embellies du début des années 90 et 2000 n’ayant évidemment pas suffi à retourner l’opinion publique.
Le relatif retour en grâce de ces dernières années avec les succès publics d’Amir ou de Slimane et, dans une moindre mesure, de la Betty Mars 2.0, reste fragile et le grand public sera prompt à se détourner à nouveau du Concours si on lui fait miroiter chaque année des monts et merveilles qui ne se réalisent pas.
Je suis également amer de constater que le télévote ne sert plus aujourd’hui à noter une chanson ou un pays selon ses goûts ou la qualité de la chanson, mais selon ses convictions, et ses positions politiques.
Evidemment, les votes géopolitiques ont toujours existé au Concours (depuis les années 60, les pays scandinaves se soutiennent mutuellement, et je n’évoque pas les légendaires échanges de « 12 points » entre Chypre et la Grèce), mais le vote des téléspectateurs ces dernières années n’est plus basé sur l’attrait de la chanson, mais bien plus sur la situation géopolitique et les appartenances communautaires.
Comment expliquer sinon les votes attribués à l’Ukraine, et plus encore à Israël ? Dans les deux cas, les jurys professionnels n’avaient que peu goûté les deux chansons, les classant respectivement quinzième et huitième. Dans un cas comme dans l’autre, le titre présenté n’était pas mauvais, mais était loin d’être éblouissant au point de le classer troisième au télévote, comme dans le cas d’Israël.
Là, on ne vote plus pour une chanson, mais pour une situation politique, et une conviction personnelle. L’Eurovision est censé être un concours de chansons apolitique, pas un meeting politique… Il serait grand temps de s’en souvenir…
L’UER a d’ailleurs drôlement dû serrer les fesses à l’annonce des résultats. Si Israël l’emportait, l’organisation du Concours 2027 s’annonçait compliquée, au bas mot, et les retraits se seraient probablement multipliés…
Que l’on se comprenne bien, je ne prends pas position pour ou contre ce qui se passe au Proche-Orient, ou dans les Balkans, ce sont mes convictions intimes qui resteront privées. Je regrette juste que le concours soit de plus en plus faussé par ces considérations qui doivent lui rester intégralement étrangères.
D’ailleurs, et tant pis si je me répète année après année, l’UER devrait exclure de la compétition tout pays impliqué dans un conflit mettant en présence un ou plusieurs pays participants, qu’il soit attaquant ou attaqué. Ils ont bien exclu la Russie et le Belarus sans trop d’états d’âme. Ils devraient exclure également l’Ukraine et Israël. Ça rendrait un peu de sérénité dans la compétition, et un peu de neutralité dont on a tant besoin à tous les niveaux, actuellement.
Pour le reste, et pour tenter d’être quelque peu plus primesautier, les résultats me paraissent globalement justifiés. La victoire de la Bulgarie avec sa miss survitaminée et fortement nichonnée me laisse froid, puisque je n’avais que peu goûté ce titre bruyant, qui n’est probablement pas promis à un succès public. Bien sûr, je suis content qu’un pays l’emporte pour la première fois. D’ailleurs, aucun pays balkanique n’avait gagné depuis 2007.
Je me réjouis par contre que la diversité des langues revienne en force cette année, la suprématie de l’anglais s’émoussant assez fortement. Trois titres seulement dans le Top 10 sont interprétés intégralement en anglais, ça ne s’était pas vu depuis belle lurette.
Bravo à l’Italie qui, avec sa chanson simple et touchante et son interprétation sincère, accroche à nouveau une cinquième place amplement méritée.
Bravo aussi au Danemark et à la Lituanie qui ont présenté des titres hors du moule Eurovision, avec des félicités différentes, hélas.
Cette année, le strip-tease à la croate (parce qu’initié par la candidate croate en 1998) semblait passé de mode, peu de candidates se déshabillaient au cours de leur prestation, mais le plus souvent sans utilité : pourquoi l’Allemande se déloque-t-elle dès le début de la chanson, si ce n’est pour être à l’unisson de son quarteron de boudins dodus ? De toute façons, l’Allemagne avait hérité de la deuxième place, la place maudite, aucune chanson passant en deuxième position n’ayant jamais remporté le Concours depuis 1956.
L’année dernière, les trois grosses qui s’exhibaient en justaucorps vulgaires sur des chorégraphies frisant la pornographie s’étaient maravées la gueule, finissant respectivement treizième, dix-septième et vingt-deuxième… L’espagnole, mieux tankée mais tout aussi putassière, s’était échouée vingt-quatrième. Peut-être que cela a incité à un peu plus de décence et de classe cette année…
Ces dames étaient presque normalement vêtues, mis à part la polonaise et son bustier en acier, la roumaine et ses cuissots sponsorisables par Olida, et la chypriote et ses bouts de tissu cachant heureusement l’essentiel, chypriote qui ressemblait à une vieille merguez trop cuite, tant elle avait abusé de la terracotta…
Les bookmakers se sont loupés encore une année, leur favori absolu, la Finlande, finissant à une sixième place honorable, et la Grèce à la dixième place. On en arriverait presque à se questionner sur leur utilité fondamentale…
Je suis enfin déçu par la contre-performance de Malte, seulement dix-huitième, avec une chanson simple et émouvante, fort bien défendue par Aidan, qui n’a pas fait d’effets de costumes ou de muscles.
Une pensée émue pour le Royaume-Uni, qui persiste à envoyer au casse-pipe des titres originaux, mais qui n’impressionnent plus personne. Quand on pense au glorieux passé des anglais au Concours, ça ferait presque pitié…
Au final, le Concours Eurovision 2026 restera un cru assez moyen, où aucun favori clair ne se distinguait, les 12 points attribués par les jurys ont été très disséminés, et où on s’ennuyait parfois ferme. La faute peut-être à une réalisation trop sage, pas toujours adéquate.
On a revu avec plaisir certains anciens participants, comme Verka Serdushka, toujours sympathique, Lordi qui nous a gratifié d’une reprise sensationnelle du Papa pingouin, de Max Mutzke, qu’on a sorti du saloir, de Ruslana, encore plus jeune qu’en 2004, de Miriana Conte, toujours aussi vulgaire avec son trot’ballon, ou encore d’Alexander Rybak, toujours aussi jeune, qui a juste gratté du crincrin…
Allez, fans eurovisuels de tous pays, déprimons un bon coup, et puis reprenons une vie normale… Tout cela n’est au final qu’un concours, auquel il ne faut pas donner plus d’importance qu’il n’en a réellement.
Le Concours fut créé pour stimuler la production de chansons de qualité en Europe, même si il y eut une tendance, encore vivace aujourd’hui, aux titres onomatopées. Quoi qu’on puisse en penser, le « Bangaranga » n’en est pas un, puisqu’il s’agit de patois jamaïcain, et qu’on peut le traduire comme « Une sorte de désordre joyeux »… Puisse le Concours être encore longtemps désordonné, mais surtout, joyeux…






